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" Océan " 3 extraits à lire ci-dessous : |
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photo d'André jacquet |
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On l’appelait la Comète.
Il était en voyage. Des fois, il bouffait des bouts de verre pour épater les
autres et puis pour se distraire. Il avait été champion de cross-country et était
saisonnier dans une station thermale au sud de la France. Le reste du temps, il
buvait sec et mangeait quelques verres. -
Tiens, v’là la Comète !
fit Dédé. C’était à
Saint-Gilles les Bains, le rendez-vous des zoreilles, sur la côte ouest de l’île,
le côté sec. Paul se purgeait de son immersion dans le monde créole et des
Indiens qui marchaient sur la braise. C’était fin janvier et il n’y avait
rien à l’horizon, rien de neuf dans le monde : toujours pas Marie-Rose. C’était un vrai café
français, pas une boutique créole ! Les murs étaient vert clair et les
boiseries foncées. Il y avait un bar en L, avec des coussins rouges dessus les
tabourets pour s’asseoir au comptoir. Ce n’était pas le chinois du coin,
avec ses verres de rhum et sa bière « dodo » : ici, on pouvait
boire du vin, du whisky et pis des cafés crème. Le Français sous les
tropiques, il y a toujours un moment où il lui faut du fromage, du vin et du
Boursin, du sauciflard et du pastis ! C’est sûrement pour cela qu’on
lui rajoute la moitié d’un salaire quand il part dans les îles, goûter aux
colonies et instruire l’insulaire sur les mathématiques, le français,
l’histoire et la géographie. La Comète, alias
Bertrand Despérelle, fit son entrée au bar : -
Salut les potos ! -
Salut ! On se serra la pogne avec
les salamalecs d’usage et tout le tintoin avec tout le toutime. Il y avait là
Dédé. Il réparait les planches des surfeurs et vivait en ménage avec une
Malgache qui parfois le frappait, en mémoire sans doute, du temps de
l’esclavage. Il essayait bien de lui expliquer qu’il n’y était pour rien,
mais c’était plus fort qu’elle… et plus fort que lui : il était à
la colle. Il y avait aussi Raymond, un ancien de la marine qui n’avait pas résisté
aux sirènes de l’île. On l’appelait Raymond la flotte, rapport à la
marine, pas à ce qu’il buvait. Certains disaient en douce Raymond la fiôtte,
rapport à la marine… Peut-être aussi qu’ils l’aimaient pas. Enfin, ils
disaient ça en douce, derrière son dos, ça mangeait pas de pain ! Derrière
le bar, arrivant tout droit de Tahiti, il y avait Gabriel. Il était tôt en ce
lundi matin, c’était un peu désert. -
T’as bien fini, hier ? -
Je n’suis pas rentré
à la case ! J’ai dormi par terre, sur la place. -
Ben, mon colon ! -
Justement non ! Les
créoles y voient bien que j’suis pas un colon, j’ suis comme eux ! Je
peux dormir par terre… -
T’as perdu tes tongs ?
fit Dédé en regardant ses
pieds.
-
Non, on m’a piqué mes
savates pendant que je pionçais. Ça, c’était de la culture créole, de la vraie, descendant tout droit des maîtres et des esclaves. La Comète n’avait pas tort : certains ne faisaient pas de différence entre un blanc et un noir, une paire de savates, c’est une paire de savates ! Qu’un blanc marche un peu sans chaussures, ça pouvait pas lui faire de mal, ça ne pouvait que lui faire la corne des pieds ! Ne faut-il pas voir là, l’acte fraternel d’un esprit cartésien qui, par la même occasion, put se mettre de côté des savates pour l’hiver ? N’était-ce pas le juste retour des choses, le rebours du passé, la mémoire inclassable, alors qu’au XVIIe siècle, Monsieur (de) Fleurimond fit répandre des pagodes[1] à travers les chemins, afin de vendre son stock de chaussures ? N’était-ce pas là l’expression d’un rêve d’égalité dans ce département colonial où l’on devait voter « franc »[2], devant le maire, ses conseillers, le patron ou bien le commandeur[3], dans des bureaux de vote cernés par les forces de l’ordre, pendant que des nervis contrôlaient les routes et les sentiers ? L’égalité n’existant que dans la tombe, n’était-il pas normal de faire voter les morts, dans une île où les hommes vivent avec les esprits ? [1]
Les gens allant pieds nus, il fit répandre cette herbe épineuse qu’il
fit venir des Indes. Les épines sont restées. [2]
C’est à dire que l’on devait voter à vue, sous le regard des « autorités ».
Cette pratique a perduré jusque dans les années 70. [3] C’est le contremaître, comme le lecteur l’a sans doute subodoré. |
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